dim 12 janvier 2014

Clermont-Ferrand : la mairie et la préfecture main dans la main contre les sans-logis

IAL

Lundi 2 septembre 2013 à Clermont-Ferrand, veille de rentrée scolaire, 360 personnes (hommes, femmes et enfants) ont été jetées à la rue. L’ANEF631, ne recevant plus d’aides de l’État depuis 6 mois s’est trouvée dans l’incapacité de payer les hôtels hébergeant les demandeur·se·s d’asile, personnes isolées, femmes victimes de violences conjugales et sans domicile fixe qu’elle finançait jusqu’alors. De son côté, l’État a tenté d’invoquer une mauvaise gestion de l’association alors qu’une convention passée avec l’ANEF lui impose un « devoir d’accueil inconditionnel ». L’hébergement hôtelier a coûté 2 millions d’euros à l’ANEF, mais la dotation de l’État qui doit servir à rembourser l’association n’était que de 150 000 euros. Après saisie du tribunal administratif en référé par 24 familles jetées à la rue, le préfet s’est vu enjoint de proposer à 17 d’entre elles un hébergement adapté dans un délai de 72 heures. L’État a donc débloqué 400 000 euros. Soit à peine un quart de la somme qu’il devait à l’ANEF. 

Le naufrage de l’hébergement d’urgence

Voilà donc une crise qui démontre encore une fois s’il le fallait l’inefficacité des gouvernements, quelle que soit leur couleur politique, face aux urgences humanitaires. Les victimes du naufrage de l’hébergement d’urgence, dont de nombreux·ses sans-papiers et demandeur·se·s d’asiles, ont donc trouvé refuge dans une église, mais un incendie d’origine criminelle les a obligé·e·s à regagner la rue à 4 h du matin, mardi 3 septembre. Depuis nous n’avons aucune information concernant l’enquête ouverte par la Police Judiciaire sur cette affaire. Pour notre part nous avons bien une petite idée sur l’identité des auteurs présumés de cet acte criminel. Pendant 11 jours de campement, nous avons eu droit à toutes sortes de provocations nationalistes et racistes : des gens alcoolisés qui chantent « Maréchal nous voilà », qui miment le bruit du singe, ou crient « on a qu’a leur balancer des paquets de riz ! » ou encore quelques têtes rasées bombers qui passent doucement en voiture pour crier par la fenêtre « clandestins rentrez chez vous ! ». La police conclura sans doute que c’est sans rapport, on a l’habitude... 

La solidarité s’organise, l’État réprime

Les sans-logis, les réseaux militants et des Clermontois·e·s se sont donc mobilisé·e·s pour répondre aux besoins sanitaires les plus urgents en installant un campement sur le parvis de l’église. 

La Préfecture a d’abord proposé d’ouvrir un gymnase dans un quartier loin du centre-ville, mais les sans-logis ont préféré refuser cette solution, bien conscient·e·s que là-bas, ils/elles seraient rapidement invisibilisé·e·s, puis oublié·e·s. Et chez ces personnes ballotté·e·s d’hébergements d’urgences en hébergements d’urgences, de CADA2 en rendez-vous à la préfecture, des « Restos du Cœurs » au « Secours Populaire », occuper soudain la place publique sous l’œil des médias à fait naître un fort désir de lutte. 

Face à elles/eux, la mairie et la préfecture. La pref a refusé d’utiliser la loi de réquisition, pour se contenter de proposer un autre gymnase, plus près du centre-ville que le premier. Mais les sans-logis, lucides, refusèrent une deuxième fois. Quant à la mairie, dès le départ elle a refusé d’ouvrir un accès à l’eau potable et une source d’électricité.

Mais sur la place de Jaude, les sans-logis ne sont pas seul·e·s, et la solidarité s’organise avec le réseau militant et plusieurs centaines d’habitant·e·s.

Pour user le mouvement, la préfecture a ordonné au Secours Populaire et à la Croix-Rouge de ne pas livrer de nourriture sur le campement, mais de la distribuer au gymnase, afin d’obliger les sans-logis à se déplacer là où elle voulait les parquer. Dès que la décision de la pref a été connue sur le campement, la solidarité n’en a été que redoublée : le soir même, bouteilles de gaz, réchauds, marmites et nourriture sont arrivés sur place. Une soupe et une ratatouille exquise furent distribuées dans les gamelles ; meilleures que les plateaux-repas du Secours Populaire ou de la Croix Rouge !

La cuisine au campement aura prouvé qu’en s’organisant sans attendre après les autorités et les soupes populaires à leurs ordres, la population sait faire face aux urgences et trouver du pain pour celles et ceux qui en ont besoin. En effet, en l’absence d’électricité, il a fallu bricoler un poteau d’éclairage municipal puis sur les bornes des vélos électriques de la ville, pour l’eau, il a fallu se ravitailler au parking souterrain de la place avec des jerricans. Il faut saluer l’élan de solidarité venu des employés de ce parking, ou encore des ouvriers des chantiers BTP alentour qui ont dépanné du matériel. 

Puis, le 13 septembre, en reniant ses engagements, la pref a réprimé le mouvement sans sommation, sous prétexte d’un contrôle d’identité. Et les CRS ont donc fait ce qu’ils savent faire le mieux : coups et blessures (notamment une militante violemment projetée au sol), insultes, destruction des biens partagés par des hommes et des femmes solidaires, et une autre militante arrêtée, jugée le 27 novembre, écopant de 3 mois avec sursis, obligation de soins et 18 mois de mise à l’épreuve. Dans cette affaire, la seule obsession des autorités (mairie et préfecture main dans la main) aura été de « nettoyer » à tout prix la place avant le 14 septembre.

Force et limites de l’autogestion sur le campement

L’urgence humanitaire était telle dès le départ que la plupart des actions se sont faites de manière très spontanée et au jour le jour. Si le volontarisme des un·e·s et des autres a permis de palier très rapidement aux besoins primaires des sans-logis, cette façon de fonctionner n’a pas su aller plus loin dans la structuration. Et si certain·e·s militant·e·s voyaient bien comme nous la nécessité de mettre en place une assemblée générale quotidienne pour donner le contrôle de la lutte aux sans-logis elles/eux-mêmes, la quantité de travail à fournir pour tenir le campement a occulté cette nécessité des esprits. Pour autant, l’incapacité du mouvement à aller vers l’autogestion ne peut pas s’expliquer par la seule pression de l’urgence sanitaire. Il faut bien dire que de nombreux·ses militant·e·s ne considèrent pas que l’assemblée générale soit indispensable. À tort selon nous. En effet, l’AG quotidienne aurait plus soudé les participant·e·s à la lutte entre elles/eux, aidé à surmonter les conflits et les désaccords et aurait apporté de la transparence dans les décisions et la répartition des tâches. Face à la stratégie de pourrissement de la pref, les familles ont peu à peu quitté le campement en ordre dispersé. C’est ce qui a signé la défaite. Avec une AG et une intégration plus forte du mouvement, elles auraient peut-être réussi à tenir quelques jours de plus. Et plus généralement, une assemblée générale aurait pu nous munir d’une parole commune dès le début.

Nous n’oublierons pas les moments forts d’entraide et de fraternité, mais une analyse des défaillances en termes d’organisation s’impose pour travailler à la cohésion des luttes sociales futures à Clermont-Ferrand.

Hypocrisie institutionnelle

Quoi qu’il en soit, le 14 septembre était programmée par la mairie de longue date la fête dite de « l’égalité et de la diversité », sorte de foire aux associations locales. Il était donc hors de question pour le PS que cette belle fête républicaine se déroule avec un camp de réfugié·e·s en toile de fond, surtout à quelques mois d’une élection municipale.

Quant à la pref, durant les 11 jours de lutte sur la place de Jaude, elle a refusé obstinément de réquisitionner des logements vides que l’on évalue à environ 7500  à Clermont-Ferrand. Mais pourquoi donc l’État préfère-t-il payer plus cher un hôtel plutôt que de réquisitionner un logement, ou une expulsion, plutôt que de régulariser un·e sans-papiers ? L’objectif est d’empêcher les gens de s’enraciner (et donc de s’intégrer comme ils disent), de les rendre indésirables, précaires, et pour encourager l’ostracisme de la part des Français. En effet, particulièrement pour les demandeur·se·s d’asile ou sans-papiers à qui l’on a refusé ce droit, se retrouver dans un nouveau pays sans pouvoir s’installer sereinement est difficile à vivre. La rotation fréquente d’hôtels (très souvent miteux) en foyers divers, rend impossible toute accommodation à la nouvelle vie que les réfugié·e·s sont venus chercher ici. L’État cultive habilement et avec détermination leur instabilité.

Ensuite, il a beau jeu d’accuser les sans-logis et les sans-papiers de coûter cher, mais pour les sans-logis et les sans-papiers la solution la moins chère ce n’est pas l’hôtel et l’avion, c’est la réquisition et la régularisation.

L’État français, comme les autres grandes puissances économiques de ce monde, ses entreprises et ses institutions, cultivent la misère dans des pays néo-colonisés qui poussent tout naturellement les populations à émigrer en quête de conditions de vie moins odieuses. La manne financière de cette exploitation organisée à l’échelle internationale vaut bien tous les efforts de propagande déployés pour inciter la population française à s’en prendre aux immigré·e·s et aux pauvres en général. Nous ne l’acceptons pas. Les immigré·e·s qui arrivent en France sont poussé·e·s par le colonialisme, la mondialisation capitaliste et le libéralisme économique. Les sans-papiers ne sont que des victimes du capitalisme, les expulser c’est exercer à leur encontre une double injustice.

Le parti socialiste et « l’hémorragie rom »           

À ce jour, face aux problèmes de l’hébergement d’urgence à Clermont-Ferrand, le gouvernement a finalement décidé de relancer le système tel qu’il était avant le naufrage de l’ANEF, ce qui alimentera encore le racisme grandissant dans la société. Et Serge Godard, le maire PS de Clermont, soucieux de flatter l’électorat raciste pour s’assurer de quelques points supplémentaires en faveur de son probable successeur Olivier Biancci aux prochaines municipales, s’évertue déjà à montrer que l’immigration est trop onéreuse pour la France en déclarant dans le journal Le Monde : « Il faut cesser toute forme d’angélisme dans le traitement du dossier rom. Il n’est pas question de stigmatiser une population, mais, dans une période de pénurie d’emplois et de logements, nous ne sommes pas en mesure de réussir leur intégration. Il faut mettre un terme à l’hémorragie rom en France ».

Nous, nous disons qu’il faut mettre un terme à l’hémorragie étatique et capitaliste.

 

Groupe de Clermont-Ferrand

 

1. ANEF : Association responsable de la gestion du 115 à Clermont-Ferrand

2. CADA : Centre d'Accueil de Demandeurs d'Asile