jeu 6 août 2015

Grèce : au delà de la sortie de l’ue… Sortir du capitalisme !

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Ajout de dernière minute (le 11/07/2015) :  à l’heure où nous bouclons ce numéro de Résistances Libertaires, il semble que le gouvernement grec soit sur le point de signer un accord reprenant presque mot pour mot les propositions de la Troïka. Si cela se confirme, c’est une nouvelle cure d’austérité qui s’annonce pour le peuple grec, dont les classes populaires sont déjà au bord, voire complètement dans la misère. Cette nouvelle situation n’en valide que plus les analyses qui figurent dans l’article qui suit, écrit avant ces annonces. Seul un mouvement social d’ampleur, sur la gauche du gouvernement, peut permettre d’espérer un nouveau rebondissement et des perspectives plus joyeuses pour le peuple grec. Si le gouvernement Tsipras semble désormais retourner sa veste et trahir les résultats de son propre référendum, c’est bien la preuve que ce n’est qu’en prenant directement nos affaires en main que l’on pourra espérer sortir la tête de l’eau dans laquelle les bourgeoisies, les États et les institutions supranationales aimeraient tant nous voir nous noyer. Une seule solution : la révolution !

Les infos qui nous parviennent de Grèce se contredisent les unes après les autres, jour après jour et même heure après heure. Tantôt Tsipras, premier ministre grec, semble sur le point de conclure un accord avec les assassins – pardon, on dit « créanciers » dans l’Europe capitaliste des banques et de la finance – du peuple grec, tantôt Merkel, ou Juncker, ou Hollande ou Valls semblent intraitables : «  il faut que le peuple grec saigne les derniers euros qui lui restent ! Quoi, il n’en peut plus ?! Soit, coupez lui la perfusion alors, on verra bien s’il continue de gémir ! » Décidément, la Troïka n’est pas la médecin qui permettra de soigner la Grèce de la crise qu’elle traverse, elle n’est que le bourreau et le vautour qui se gavent autour du cadavre. Mais essayons d’y voir plus clair dans ce mic-mac social, politique et géopolitique qui se cache derrière tout ça.

Un retour en arrière s’impose

Fin 2007. Une bulle spéculative explose sur le marché américain. Ca aurait pu n’être qu’une micro-crise financière comme le secteur en connait très régulièrement mais ce n’est pas le cas. Les taux d’intérêts variables sur les prêts immobiliers s’envolent. Nombreux et nombreuses sont celles et ceux qui ne peuvent pas rembourser et sont contraint∙e∙s d’hypothéquer leurs biens. Beaucoup se retrouvent à la rue, au profit des banques. Le marché immobilier s’effondre et entraine avec lui plusieurs banques d’investissement, telle que Lehman Brothers. 

Magie de l’économie domino mondiale : en un an, tous les marchés se retrouvent contaminés. Une première intervention des Etats sauvent une partie des banques en les renflouant. Mais pendant ce temps, la crise financière dite des « subprimes » s’étend à tous les domaines par une baisse de la confiance et de la consommation. Elle devient alors une crise économique qui, forcément, touche en priorité les classes populaires. Dans les pays moteurs de l’économie mondiale, ce sont notamment les femmes, les personnes sans-papiers et immigrées et, plus largement, toutes les personnes qui occupaient des postes précaires (sans contrats, contrats courts, intérim, etc) et/ou à temps partiel qui sont les plus impacté∙e∙s. Armée de réserve du capitalisme – les économistes disent, plus poliment, « variable d’ajustement » –, ces catégories sont trimballé∙e∙s de façon habituelle là où les patrons ont besoin d’elles. Mais le ralentissement de l’économie a multiplié les délocalisations et les fermetures de boites (entre autres : Conti, PSA, Freescale...), les patrons et les actionnaires faisant tout pour conserver leurs profits et leurs dividendes. C’est là que la crise devient sociale. Or, dans ce contexte, il y a moins de rentrées d’argent pour l’État (impôts et taxes) et les libéraux, courant hégémonique dans les gouvernements en Europe et en Amérique du Nord, préconisent alors des cures d’austérité : réduction des salaires, augmentation du temps de travail, allongement de la durée de cotisation pour les retraites, diminution des allocations et de la redistribution (retraites, assurance chômage, services publics). Partout où cela a été appliqué, en France notamment, on l’a vu : cela ne résoud rien, ça ne fait qu’empirer les choses pour les classes populaires. Et en freinant ainsi la consommation, de moins en moins d’argent rentre dans les caisses de l’État (via la très inégalitaire TVA) et l’austérité s’auto-entretient… Loin d’être un remède face à la crise, l’austérité imposée par le libéralisme ne fait que l’entretenir et l’aggraver. C’est en réalité une offensive idéologique et concrète des bourgeoisies et du patronat pour augmenter leurs profits en diminuant les salaires, directs et indirects, de tou∙te∙s les travailleuses et travailleurs.

L’exemple de la Grèce est flagrant. Prenant comme prétexte l’endettement exceptionnel de la Grèce, conséquence des investissements démesurés et intenables des JO d’Athènes de 2004, de la corruption et du clientélisme et surtout des largesses faites par les gouvernements successifs aux propriétaires, aux armateurs et à l’Église orthodoxe, le secteur financier (agences de notations, banques d’investissement) cible le pays et augmente les taux de ses emprunts. Conséquence : la dette grecque s’envole et un premier cercle vicieux se met en place. Lorsque le pays est au bord de la banqueroute, en 2009, la Troïka (FMI, BCE, UE) intervient : elle prête de l’argent au pays en échange de plans d’austérité extrêmement violents. Or, on l’a vu avec le schéma précédent, l’austérité ne resoud rien, elle ne fait qu’empirer le problème.

Syriza dans les contradictions du pouvoir

Les Grec∙que∙s ont vite compris ce que l’austérité qui leur était imposée signifiait en réalité. Il aura pourtant fallu un peu plus de cinq ans pour qu’un parti se présentant comme une alternative à cette logique destructive parvienne à accéder au pouvoir. Ce délai s’explique en bonne partie par la résistance acharnée des classes dominantes et par la persistance d’un fort système clientéliste mis en place par les gouvernements de la droite (Nouvelle Démocratie) et de la « gauche » socio-libérale (PASOK). En outre, ces gouvernements ont prétendu se poser en unique solution face à la montée impressionnante du parti néofasciste Aube Dorée. Alors même, bien sûr, que celle-ci n’est que la triste conséquence de la crise et de l’austérité.

Mais revenons à Syriza. Cette coalition, emmenée notamment par l’ancien parti communiste de l’Intérieur (par opposition au PC en exil pendant les guerres civiles, le « KKE », qui a depuis gardé une ligne très stalinienne) regroupe de nombreux partis et groupes de la gauche radicale. À la base simple alliance électoraliste de circonstance, la coalition s’est peu à peu constituée en tant que parti au fur et à mesure de sa progression dans les urnes. C’est ce qui fait sa force et sa fragilité en même temps. En effet, quoiqu’officiellement pro-européen, le parti comporte une forte minorité sur sa gauche (autour de 40 %) qui est favorable à la sortie de l’euro et de l’UE et qui est très influente dans les réseaux militants et les mouvements sociaux. En même temps, la ligne officielle s’est adoucie pour aller grapiller les quelques voix nécessaires à l’accession à la majorité parlementaire et, donc, au pouvoir. C’est ce grand écart entre les électeurs/électrices déçu∙e∙s du PASOK et une base militante (parfois) très radicale et très anti-européenne qui a offert le pouvoir à Syriza. Mais le fil qui les relie est tellement tendu qu’il menace de céder à la moindre occasion. La stabilité interne du parti et, encore plus, du gouvernement de coalition (avec la droite souverainiste et réactionnaire) est précaire. Tsipras et ses collègues ministres font tout pour contenter à la fois leur droite électorale et leur gauche militante, d’où le sentiment parfois que ce gouvernement navigue à vue. Dans les premières semaines de Syriza au pouvoir, quand Tspiras avait signé un accord d’urgence avec la Troïka reconduisant une bonne part des mesures d’austérité, le très influent Manolis Glezos1 avait demandé « au Peuple Grec de [le] pardonner d’avoir contribué à cette illusion ». 2

Les conséquences du référendum à l‘international

C’est en bonne partie cette pression populaire sur sa gauche qui explique le geste du gouvernement grec de refuser de payer ses créances au FMI en juin et d’organiser un référendum début juillet. Les analyses qui se concentrent uniquement sur des questions de personnalité au sein du gouvernement font fausse route. Et le résultat du référendum le montre bien : les classes populaires en Grèce refusent largement et radicalement les mesures d’austérité que leur ont fait subir les gouvernements successifs depuis 6 ans et, derrière eux, les dirigeants de la Troïka. Pourtant, tous les grands médias, grecs comme européens, avaient vivement attaqué le gouvernement grec, taxé d’« irresponsables » et même les patrons grecs ont mené des pressions fortes sur leurs salarié∙e∙s en faveur du « oui » 3.

Depuis le lendemain du scrutin, lundi 6 juillet, c’est bien « l’inconnu » redouté par toutes les classes dominantes d’Europe, François Hollande en tête. Et pourtant, c’est bien cet inconnu qui peut constituer un espoir pour les classes populaires en Europe, à commencer par celles de Grèce.

Si Tsipras et Varoufakis prétendent que ce vote ne signifie pas la fin de la Grèce dans l’euro et l’Europe politique, de plus en plus fortes et nombreuses sont les voix qui en appellent à une sortie de l’euro, dans tous les pays et dans tous les partis. Les retombées sont difficiles à prévoir : on nous vend souvent le spectre de la disparition de l’euro, voire de l’UE4. D’autres prétendent que cela n’y changerait rien, ou presque. Il est certain pourtant que les marchés financiers s’en affolent et vivent au rythme des rebondissements politiques de la Grèce comme les fans d’une série dramatique attendant fébrilement le prochain épisode et le dénouement.

Par ailleurs, si l’inconnu peut sembler en Grèce une bonne opportunité pour les classes populaires, il y a fort à parier que les extrême-droites dans les autres pays d’Europe (notamment en Grande-Bretagne, en France, en Autriche, en Hongrie, au Danemark etc) se serviront (elles le font déjà !) de ce moment d’instabilité en Europe pour mieux implanter dans les populations leurs idées racistes et autres velléités de repli nationaliste. En France, l’instabilité européenne risquerait ainsi de renforcer le discours du FN sur un thème qui paraissait jusqu’à récemment aussi ridiculement folklorique que celui du retour au franc. Pas question par là d’affirmer que la Grèce devrait à tout prix rester dans l’UE et dans la zone euro ! C’est simplement l’une des données à prendre en compte dans le mouvement social français si ce scénario venait à se confirmer, pour ne pas se retrouver, comme trop souvent, à courir derrière l’hydre fasciste sans avoir anticipé ses mouvements.

En outre, une offensive médiatique sans précédents a lieu dans les médias européens, qui diffusent continuellement un grand tissu de mensonges et de mensonges par omissions sur la Grèce, qui serait toujours, malgré l’austérité, un pays de fainéant∙e∙s et de privilégié∙e∙s qui récolteraient l’argent des honnêtes travailleurs et travailleuses allemand∙e∙s ou français∙e∙s. Pour qui connait la situation quotidienne en Grèce, les arrangements de chacun∙e et l’économie de survie qui s’y est généralisée, pas compliqué de n’y voir qu’une vaste blague, dont l’unique objectif est de monter les classes populaires d’Europe les unes contre les autres et de justifier l’immonde asphyxie économique faite ces derniers jours au peuple grec. Mais, comme avec les naufrages des embarcations transportant les migrant∙e∙s en Méditerrannée, c’est un discours qui semble faire son chemin en France et qui renforce considérablement les idées chauvines et protectionnistes de la droite et de l’extrême-droite.

Sur le plan géopolitique, la sortie de la Grèce de l’euro et de l’Union Européenne serait aussi un facteur d’instabilité sérieux dans le rapport de force entre les grands blocs impérialistes. En effet, étant donné la situation géographique de la Grèce, la situation du pays intéresse au plus haut point Poutine dans sa stratégie de projection de puissance à l’Est de l’UE. En effet, si la Grèce ne peut plus ni se financer par les marchés, ni par les institutions de la Troïka, elle risque de ne plus trop avoir d’autre choix que d’aller voir du côté de la Russie. Or, avoir un partenaire trouble-fête dans la zone euro, l’Union Européenne ou du moins qui en est si proche historiquement serait une grande victoire diplomatique pour Moscou. Cela renforcerait en outre fortement ses positions dans la région, en plus de son action dans l’est de l’Ukraine et en Crimée. Il parait plausible, par exemple, que la Russie demande, en échange de son argent, non pas des garanties idéologico-politiques comme le fait la Troïka mais la possibilité d’installation de bases militaires… Les Etats-Unis, rivaux éternels de Moscou, ne s’y trompent pas : Barack Obama joue actuellement de tout son pouvoir diplomatique pour faire parvenir à un accord le gouvernement de Tsipras et l’Union Européenne. Ce rapprochement entre Athènes et Moscou est d’autant plus envisageable que les deux pays entretiennent déjà de forts liens, notamment en raison du fort afflux de touristes russes sur les îles et le continent grecs et que la gauche grecque (certaines parties de la gauche grecque) est nettement plus complaisante avec l’impérialisme russe, pour des raisons historiques (lien entre la Russie et le KKE, résistance anti-américaine forte pendant et après la junte des colonels). Cette proximité géopolitique, difficilement compréhensible dans les gauches des pays de l’Europe Occidentale, s’est notamment manifestée par un fort rejet (beaucoup plus qu’en France, par exemple) du « pouvoir fasciste de Kiev » par une majorité de la gauche grecque. Seul le mouvement anarchiste, en Grèce, tient une position réellement sans ambiguïté par rapport à Moscou.

La situation en Grèce : entre risques et opportunités

À l’intérieur du pays, il est également difficile de prévoir la suite. Depuis l’arrivée de Syriza au pouvoir, les plus grosses fortunes qui avaient encore de l’argent en Grèce ont pour la plupart déplacé leurs placements et leurs épargnes dans des banques étrangères. C’est un phénomène assez classique lorsqu’une gauche à prétention radicale arrive au pouvoir et, au delà, dans toute période d’instabilité (en France, ça a déjà été le cas en 36 et en 68 et, dans une moindre mesure, en 81). Mais avec l’approche du défaut de paiement en juin, de nombreux moyens et petits épargnants ont commencé à vider leur compte en banque, la plupart du temps pour garder leur argent à la maison, pratique nettement plus courante en Grèce qu’en France, même avant la crise. Aux dernières estimations, la fuite du capital s’évaluait malgré tout à plusieurs milliards d’euros, même si la majorité des Grec∙que∙s n’a plus guère d’épargnes à préserver de la banqueroute5. C’est bien la preuve, s’il en fallait encore une, que les crises capitalistes ne touchent pas tout le monde de la même manière…

Chez les travailleuses et les travailleurs qui n’ont plus grand chose à perdre dans les banques, c’est bien plus l’exil qui constitue la tentation la plus forte actuellement. Si déplacer son argent d’un pays à un autre n’est que l’affaire de quelques heures, quelques coups de fil et, au final, un petit jeu d’écriture, la migration économique redevient une réalité prégnante dans ce pays à forte tradition diasporique. Comme dans les autres pays du Sud de l’Europe, comme l’Espagne ou le Portugal, de nombreuses personnes partent du pays pour aller tenter leur chance ailleurs, dans les pays anglo-saxons, en Allemagne, en France, etc. En particulier, les jeunes diplômé∙e∙s du supérieur peuvent être tenté∙e∙s, souvent en désespoir de cause, d’aller chercher du travail ailleurs, d’autant qu’ils et elles sont nombreu∙x∙ses à faire leur deuxième cycle universitaire (Master) en Europe Occidentale 6. Ce sont plusieurs centaines de milliers de personnes qui se retrouvent dans cette situation 7. Parmi elles, beaucoup étaient des militant∙e∙s de la gauche radicale ou des mouvements libertaires, ce qui peut parfois déstabiliser un peu ces mouvements localement 8. Syriza, entre autres, a beaucoup insisté sur la nécessité de rester pour lutter, tant dans les discours de Tsipras qu’à travers la campagne « Ego tha meino » 9, sans pour autant tenir une position trop moralisante envers celleux qui finissaient par faire ce choix.

Dans tous les cas, chacun∙e sait en Grèce à quel point la situation est compliquée à vivre au quotidien. L’asphyxie économique menée par la BCE par l’arrêt de l’approvisionnement en liquidités contraint fortement la vie des Grec-que-s. Pour tenir, les réseaux d’entraide et de solidarité qui ont été développés par les mouvements sociaux et les assemblées de quartier prennent une place vitale pour une bonne part des classes populaires. Les centres sociaux sont des lieux importants de culture et d’éducation populaire et gratuite, mais aussi plus trivialement des lieux où il est possible de boire et de manger pour quelques euros. Les assemblées de quartier organisent des marchés de vente directe ou d’échanges de service et répartissent pour les familles les plus dans le besoin des paniers gratuits de produits de première nécessité. Les mouvements étudiants organisent très régulièrement le blocage du contrôle à l’entrée des restaurants universitaires, permettant ainsi à celleux qui en ont besoin, notamment les migrant∙e∙s, de manger gratuitement un vrai repas. Si la débrouille se généralise dans une situation très compliquée, il faut saluer la dignité et la solidarité qui continue de se développer dans les classes populaires et paupérisées en Grèce. 

« Dans la merde jusqu’au cou, pas d’autre choix que de garder la tête haute »

Les réseaux militants grecs ont bien compris que contre le « cannibalisme social » 10, seuls l’entraide, la solidarité et l’action collective peuvent permettre de maintenir la cohésion nécessaire pour ne pas tomber dans le nihilisme.

Pas de sortie de crise… (sans) sortie du capitalisme !

Mais, au-delà de l’urgence et de la gestion de la (sa propre !) survie au quotidien, le rôle des mouvements révolutionnaires en Grèce est aussi de pousser à la rupture, de rentrer dans les failles du système qui tombe en ruine, de pousser les murs du capitalisme pour le faire tomber.

Les anarchistes et les anarchosyndicalistes grec∙que∙s ont beaucoup appuyé, lors de la campagne du référendum du 5 juillet, le fait que la sortie de l’euro ou de l’UE ne signifiait pas, en soi, une solution et une victoire pour les classes populaires. Ainsi, Nikos Maziotis, prisonnier politique, membre de l’organisation armée Lutte Révolutionnaire, appelait à l’abstention au référendum en arguant qu’une possible sortie de l’euro ne ferait, en soi, qu’alourdir le poids de la dette grecque puisque la monnaie alternative (le drachme, probablement) se retrouverait immédiatement dévaluée. D’autres groupes libertaires appelaient quant à eux à voter « non » à l’austérité européenne, dans l’espoir de pouvoir exploiter le moment d’instabilité qui en résulterait nécessairement. Désormais, l’heure n’est plus à débattre de la pertinence de ces choix stratégiques mais bien à agir au mieux dans ce contexte trouble.

Il faut profiter de ce moment de latence pour organiser une pression dans la rue sur la gauche du gouvernement Syriza-ANEL. Le mouvement anarchiste en a les moyens, d’autant plus s’il agrège avec lui les autres révolutionnaires. Il en a déjà fait la preuve lors des grèves de la faim des prisonniers de DAK11 et des CCF12. Sans cette pression populaire, il est certain que le gouvernement de Syriza finira à un moment ou un autre par plier. Que ce soit par nécessité urgente de débloquer de l’argent pour faire fonctionner les institutions étatiques et payer les salaires des fonctionnaires et autres allocations ou par la pression politique et diplomatique exercée par les dirigeants de la Troïka et des États-Unis, le gouvernement grec cherchera forcément tôt ou tard à conclure un accord avec ses créanciers. Le seul moyen de parvenir à le forcer à rompre avec cette logique d’urgence et avec l’impasse dans laquelle la Grèce est placée par les dirigeants capitalistes est de lui imposer par le rapport de force de rompre avec le paradigme capitaliste.

Sortir du paradigme capitaliste, cela signifie que les catégories d’analyses sur lesquels le capitalisme est fondé, telles que la croissance, le taux de profit, d’inflation ou de chômage doivent être abandonnées en tant qu’indicateurs pour leur substituer ceux de la satisfaction des besoins et des envies de tou∙te∙s et du moindre impact sur l’environnement. Ainsi, dans l’éventualité d’un processus de création d’une monnaie alternative à l’euro, ce qui doit guider l’action ne doit pas être la crainte de l’hyperinflation et de la dévaluation mais plutôt la recherche d’un système d’échanges limitant l’accumulation de capital par une minorité de privilégiés. Les expériences de « monnaie flottante » telles qu’elles ont été développées dans la Révolution Espagnole13 peuvent être à ce sujet une source d’inspiration stimulante. Il faut rompre avec le remboursement de la dette et de ses intérêts et privilégier l’investissement dans une perspective de relocalisation de la production, sous contrôle de la population et des travailleuses et travailleurs compétent∙e∙s dans leur domaine. C’est la seule issue pérenne face à la barbarie capitaliste qui dévoile son véritable visage en Grèce en ce moment, quitte à affamer des pans entiers de la population. Et cette solution, seul un mouvement social d’ampleur pourra l’imposer face aux contradictions de Syriza, aux appétits de la classe dirigeante grecque et aux vautours de la Troïka. ■

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1 ∙ Militant de longue date de la gauche radicale, connu dans tout le pays pour avoir, pendant la 2ème guerre mondiale et l’occupation allemande (le 30 avril 1941), décroché le drapeau nazi qui flottait sur le Parthénon pour le remplacer par le drapeau national, au péril de sa vie.

2 ∙ http://www.okeanews.fr/20150222-glezos-je-demande-au-peuple-grec-de-pardonner-davoir-contribue-cette-illusion

3 ∙ http://tempsreel.nouvelobs.com/la-crise-grecque/20150706.OBS2129/le-non-qui-divise-la-grece-tu-vois-ou-il-nous-emmene-ton-tsipras.html?utm_source=outbrain&utm_medium=widget&utm_campaign=obclick&obref=obinsite 

4 ∙ Est-il vraiment plus effrayant que ça pour celleux qui subissent l’oppression capitaliste au quotidien ? Les grec-que-s semblent avoir donné une réponse assez claire à ce sujet…

5 ∙ Cf article du Nouvel Obs, déjà cité plus haut

6 Les Grec∙que∙s diraient simplement ‘en Europe’ pour parler de l’Europe Occidentale. Si la langue qu’elle parle ne suffit pas à résumer la pensée d’une personne, l’expression éclaire malgré tout le rapport ambigu qu’entretiennent les Grec-s au rest∙que∙ de l’Europe, y compris avant la crise politique actuelle.

7 ∙ 200 000 personnes seraient concernées, d’après une enquête Endeavor (p.17). http://www.endeavor.org.gr/sites/default/files/images/upload/Endeavor%20Greece%20-%20Creating%20jobs%20for%20youth%20in%20Greece.pdf 

8  ∙Un texte magnifique (publié en grec dès novembre 2012) a été traduit en français, qui raconte l’amitié, la lutte et le douloureux exil http://blogs.mediapart.fr/blog/mehdi-zaaf/230513/vous-obligez-mes-amis-partir 

9 ∙ ‘Moi je resterai !’, mouvement initié par les jeunes de Syriza contre l’exil économique et pour l’organisation des jeunes diplômé∙e∙s chômeur∙se∙s.

10 ∙ Terme inventé dans le mouvement libertaire grec, pour qualifier les oppositions entre des individus ou des groupes sociaux qui ont, in fine, les mêmes intérêts de classe…

11 ∙ Réseau des Prisonniers Combatifs. Composé à l’initiative des anarchistes sociaux emprisonné∙e∙s, il regroupe aussi quelques prisonniers communistes ou d’autres qui se sont politisés en (et contre la) prison. La grève de la faim (victorieuse), qui a duré plus d’un mois et demi, avait pour revendications principales l’abolition des lois anti-terroristes, l’abolition des prisons de haute sécurité et la possibilité de libération pour les prisonniers lourdement handicapés.

12 ∙ Conspiration des Cellules de Feu. Groupe armé de tendance anarcho-nihiliste (antisocial), souvent en conflit ouvert (parfois jusqu’à des réglements de compte physiques) avec le reste du mouvement libertaire, dans et en dehors de la prison. La grève de la faim qu’ils ont menée protestait contre l’arrestation et la détention provisoire de membres de leur famille pour complicité. Ils ont été finalement libérés mais une partie a été remise en prison et doit être jugé prochainement. 

Fait notable : les deux mouvements de grève de la faim (DAK et CCF) ont eu lieu simultanément et se sont mutuellement apporté leur soutien, en dépit de perspectives et de stratégies différentes.

13 ∙ Au moment de la Guerre Civile en Espagne, certaines villes et villages ont tenté de supprimer la monnaie pour la remplacer par le troc et la ‘prise au tas’. D’autres ont développé un ingénieux système monétaire, basé sur l’inflation constante, obligeant les individus à faire circuler l’argent (consommation) plutôt qu’à l’accumuler (épargne, accumulation capitaliste). Ainsi, il était impossible de s’enrichir et donc de recréer les inégalités de la société capitaliste.