sam 24 janvier 2015

Rojava : Une révolution menacée, une résistance exemplaire !

CGA

 

 

Encadré 1 : Brève histoire de la résistance kurde

Il y a quelques mois, le monde commémorait le centenaire du début de la boucherie de 14-18. En France, en particulier, cette guerre reste un évènement majeur de l'histoire contemporaine. Mais quand on parle de guerre mondiale, on a souvent tendance à oublier que les puissances coloniales ont largement exploité l'énorme réserve de chair à canons que constituaient les colonies, africaines notamment, et en ont profité à la fin de la guerre pour se partager de nouveaux territoires. Le démantèlement de l'empire Ottoman s'est fait surtout au profit des empires français et anglais, des capitalistes qui y prospéraient et au détriment des peuples de la région. Ce sont d'ailleurs ces deux puissances coloniales qui y ont tracé les frontières qui posent problème1 encore aujourd'hui. Parmi les accords Sykes-Picot puis le traité de Sèvres qui les déterminaient, la garantie de la création prochaine d'un nouvel Etat... le Kurdistan2 ! Mais le nationalisme turc de Mustafa Kemal et les intérêts des capitalistes occidentaux ont enfoui très loin de la réalité cette promesse, bafouant eux-mêmes leur idéal (sic) d'Etat-Nation tel qu'il émergeait alors.

Quelques décennies plus tard, surfant sur la vague des guérillas marxistes dans les pays du Tiers-Monde, Abdullah Öcalan et ses acolytes fondent le Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK), organisation politique armée qui mèle nationalisme kurde et rhétorique communiste pour expliquer sa lutte contre l'Etat turc. Son discours de classe touche bien au-delà des campagnes du Kurdistan historique, alors que les villes turques connaissent une arrivée massive d'un prolétariat kurde, chassé de leur territoire par la misère et une politique de terreur menée dans les années 80 et 90 par l'Etat turc contre la résistance kurde. Conséquence de la guerre avec la Turquie, le PKK essaime et recrute aussi dans les territoires kurdes au-delà des frontières de la Turquie : en Irak où ses combattantEs se réfugient, mais aussi en Iran et en Syrie. Pour autant, il ne faut pas oublier que cette organisation est nettement marquée par le culte du leader (Öcalan), une structure extrêmement hiérarchique et autoritaire et des règlements de compte sanglants entre factions rivales.

Dans le champ politique kurde, à l'autre bout de l'échèquier, on trouve deux principaux partis (PDK et UPK) rivaux, aujourd'hui rattachés aux Internationales libérales et social-démocrates. En réalité, ces deux partis n'ont guère plus d'idéologie qu'un nationalisme réactionnaire, féodal et corrompu, qui s'appuie sur les structures de domination claniques traditionnelles. Ces tendances s'enracinent notamment au Kurdistan irakien où elles se mènent une terrible guerre civile qui fait des dizaines de milliers de morts dans les années 90 jusqu'à ce que Barzani et Talabani (les deux caciques de ces partis, respectivement PDK et UPK) acceptent de se partager l'autorité du territoire kurde irakien : Barzani maitrise le nord (2/3 du territoire et donc le gouvernement de la région) et Talabani le sud (1/3 du territoire). Et tous deux font la guerre sans pitié au PKK. Ils arrosent les vieilles élites féodales de pétro-dollars (la région est riche en gisements) et profitent de la guerre impérialiste en Irak en 2003 pour gagner une certaine autonomie en copinant avec les USA et l'ennemi juré du PKK, la Turquie.

Pendant ce temps, le PKK entame une longue mais décisive mue. En 1998, il abandonne officiellement la référence au marxisme-léninisme. Öcalan déclare à ce propos que le marxisme n'a été pour lui qu'un "outil au service de son nationalisme". Avec la fin de l'URSS, l'outil devient presque encombrant. Mais plutôt que de s'orienter comme de trop nombreux mouvements armés de libération nationale vers un affaiblissement du discours de classe ou carrément vers un nationalisme réactionnaire, le PKK se nourrit de la pensée libertaire de Bakounine, de Kropotkine, de Bookchin, des apports théoriques de philosophes hétérodoxes tels que Deleuze et Guattari et surtout plonge dans un processus d'innovation politique qui s'appuie sur les vélléités progressistes en son sein et sur la tradition populaire kurde. Il remet en cause les concepts structurants des mouvements de libération nationale tels que l'État-Nation, le nationalisme et l'indépendance et tente de leur opposer de nouveaux concepts et systèmes plus adaptés à la mosaïque des peuples qu'est la région : autonomie et respect entre les communautés, confédéralisme démocratique, Nation Démocratique, etc. Ces évolutions ne se font bien sûr pas sans heurts : le PKK, comme toute organisation, qui plus est de cette influence, est traversé de conflits multiples, qui peuvent être de nature politique et idéologique ou plus prosaïquement dans une structure aussi hiérarchique, des enjeux de pouvoir et d'intérêts personnels. Hormis la chute de l'URSS qui reste l'un des facteurs explicatifs majeurs de cette évolution, deux forces politiques nous paraissent décisives : d'abord ce changement est consécutif de la (re-)découverte par Öcalan des écrits anarchistes, qui influencent ses propres écrits et qui de ce fait se diffusent largement au Kurdistan (turc tout du moins). Un camarade stambouliote est formel à ce propos : on trouve beaucoup plus facilement les "classiques" de l'anarchisme au Kurdistan turc en kurde qu'en turc à Instanbul ou à Ankara. La seconde force, et qui nous semble la plus intéressante, est celle des combattantEs de la guérilla que leurs lectures et leurs expériences ont mené à l'anarchisme ou aux idées libertaires. Nous reprenons à notre compte l'analyse des camarades du Forum Anarchiste Kurde (KAF en anglais)3 qui en font les camarades les plus solides et les plus sincères au sein du mouvement révolutionnaire et de résistance kurde. D'après elles et eux, c'est majoritairement chez les combattantes femmes que se manifeste cette tendance, dans la poursuite de la lutte pour l'émancipation des femmes, au sein de l'organisation et plus largement dans les sociétés kurdes.





Fin 2010 – début 2011. La Tunisie s'embrase et fait tomber en quelques jours le vieux dictateur pourrissant qui la saignait pour son seul profit depuis des décennies. Sur le même modèle, l'Égypte s'embrase et emporte Moubarak dans les flammes de sa révolte. Rapidement, c'est l'ébullition révolutionnaire dans tous les pays arabes et au-delà. Les tyrans que tout le monde croyait indéboulonnables sautent ou vacillent les uns après les autres, même les puissances impérialistes ne savent plus sur qui miser pour conserver leur business intact. Jordanie, Bahrein, Libye, Yémen, Syrie, Maroc, Algérie, même en Arabie Saoudite des mouvements populaires plus ou moins forts et revendicatifs se font jour et défient leurs gouvernants. Beaucoup des États les plus riches, notamment ceux du Golfe, achètent la paix sociale à coups d'augmentation de salaire, de primes exceptionnelles et autres petits cadeaux imprévus avant que le feu ne se propage et ne devienne incontrôlable. De l'autre côté de la Méditerrannée aussi, en Grèce, en Albanie et en Espagne, des mouvements populaires inquiètent aussi par leur force. En Iran, de forts mouvements étudiants poursuivent le combat déjà entamé lors des années précédentes et tentent de bousculer la théocratie des ayatollahs et d'Ahmadinejad. L'élan révolutionnaire qui souffle durant ces mois-là, avec ses hauts et ses bas, va finalement s'enrayer face à la folie de deux des plus cinglés des dictateurs de la région : Khadafi et Assad sont prêts à massacrer la population pour conserver leur place sur le trône et leurs privilèges. Dans ces deux pays, l'opposition connait une évolution similaire : elle s'institutionnalise dans un Conseil National de Transition, chargé de dealer avec les puissances impérialistes leur soutien militaire et leur reconnaissance internationale (sans questionner le moins du monde le fait que ces mêmes puissances, dont la France, acceuillaient encore quelques mois avant les deux tyrans comme des rois) ; au sein de ces oppositions institutionnalisées, un mouvement de militarisation s'opère. Les expériences autogestionnaires et auto-organisées des populations révoltées (et parfois armées) sont écrasées devant la puissance diplomatique et militaire de ces représentations auto-proclamées des mouvements révolutionnaires. Les tendances progressistes qui s'exprimaient sous des formes diverses, à la base, ne font plus le poids : ceux qui ont des réseaux (financiers et politiques) et qui ont assez d'argent pour acquérir des armes confisquent la dynamique. De tendances claniques et/ou défendant un Islam politique plus ou moins rigoriste, les forces qui émergent de ce mouvement n'ont plus rien de révolutionnaires.

En Syrie, l'opposition se retrouve fragmentée entre l'Armée Syrienne Libre (ASL), soutenue par les impérialistes européens et nord-américains, qui regroupe des partis bourgeois libéraux et des "islamistes modérés" (des conservateurs), le Front Islamique (islamiste dit modéré), Jabbat Al-Nosra (le Front Al-Nosra, affilié aux fascistes religieux d'Al-Qaeda) et d'autres groupes islamistes plus ou moins indépendants, qui contrôlent des quartiers, des petites zones et vendent parfois leur service ou leur allégeance à l'un ou l'autre des camps. Pour autant qu'on le sache, les difficultés de la guerre et le pouvoir que confère l'armement entrainent tous ces groupes dans des pratiques de racket, de pillage, de règlement de comptes, de violence (envers les femmes notamment), bien loin d'un quelconque idéal politique qu'ils pourraient prétendre défendre, serait-il même très loin du nôtre. Du côté de l'armée d'Assad, ce n'est évidemment pas mieux : massacres de civils, destructions systématiques de quartiers entiers, utilisation d'armes chimiques et tout type d'exactions font partie de l'arsenal mobilisé.

C'est là que le Rojava, le "Kurdistan de l'Ouest" (en Syrie, donc), se démarque. Emmenée par le PYD (Parti de l'Union Démocratique), parti majoritaire, affilié au PKK de Turquie, la région se libère à l'été 2012 du pouvoir de l'Etat syrien d'Assad. Les milicien·ne·s des Unités de Protection du Peuple (YPG) et les miliciennes des Unités de Protection des Femmes (YPJ) sécurisent le terrain et établissent une ligne de front face à l'armée d'Assad qui concrétise le statu-quo qui se dessine entre les deux factions. De ce fait, le PYD est souvent accusé d'avoir trahi la cause anti-Assad et de s'être allié avec le dictateur forcené. La réalité est plus complexe : Assad ne souhaite pas ouvrir un nouveau front avec qu'il est déjà en difficultés face à l'ASL et aux différentes factions islamistes ; les kurdes ont libéré leur territoire et en ont désormais la charge pratique : ils ne veulent plus de morts et préfèrent se concentrer sur la mise en place d'une administration viable plutôt que d'aller faire le coup de poing contre une armée nettement mieux équipée, plus nombreuse et s'engager dans un combat à l'issue plus qu'incertaine ; les islamistes (Al-Nosra principalement, à notre connaissance) qui combattaient à un moment aux côtés des kurdes se sont retournés contre elles et eux et ont essayé de s'emparer des territoires kurdes4. Le PYD et ses organisations armées savent donc désormais (s'ils en doutaient un jour) que la chute d'Assad ne signifiera pas la fin des ennuis pour les kurdes. Ils se recentrent donc sur les territoires qu'ils contrôlent et doivent désormais administrer.





Quelques éléments sur l'organisation sociale au Rojava

Il est assez difficile en réalité d'avoir des informations fiables sur les détails du fonctionnement interne, social et politique, au Rojava. Nous présentons ici les éléments que nous avons pu recueillir de la part de camarades kurdophones et/ou ayant été au Rojava ou à la frontière turco-syrienne.

L'élément de base de la révolution est un petit groupement appelé "commune". Il en existe plusieurs dizaines par quartiers, chaque commune ne dépassant visiblement pas une vingtaine de personnes. Chaque individu de plus de 16 ans peut y participer, dans son lieu de vie. D'après le rapport d'un camarade anarchiste kurde qui est allé à leur rencontre, "leur rôle est de s’occuper de toutes les questions sociales : les problèmes des femmes, l’économie, l’environnement, l’éducation, la santé, l’entraide, les centres pour les familles endeuillées, le commerce et les affaires, les relations avec les pays étrangers. Des groupes ont même été chargés d’arbitrer les contentieux, pour éviter aux plaignants qui le souhaitaient d’avoir à engager des procédures judiciaires.

Généralement, ces groupes se réunissent chaque semaine pour faire le point sur la situation sociale. Ils ont leur propre représentant dans le conseil du village ou de la ville, nommé « maison du peuple »." Pour autant que nous puissions en juger, cette forme d'organisation est très proche de celle du fédéralisme libertaire et est le fruit d'une véritable volonté volontaire, qui se retrouve y compris dans l'organisation des camps de réfugiéEs en Turquie.

C'est le Tev-Dem, pour Tevgera Civaka Demokratîk (Mouvement de la Société Démocratique), qui a mis en place toute cette structure complexe qui semble être la base de l'organisation sociale au Rojava. Ce mouvement, impulsé par le PYD, est désormais semble-t-il en mesure d'assurer l'administration du territoire, de décider par lui-même et d'appliquer ou de faire appliquer par les institutions régaliennes du PYD (les milices d'autodéfense YPG/YPJ, la police et l'unité de lutte contre les violences sexuelles) ses décisions. Il dépasserait cependant largement la simple structure du PYD, qui reste un parti militant et hiérarchisé, alors que le Tev-Dem semble adopter un fonctionnement assez lâche, fait de l'autonomie locale des groupes qui le constituent et d'un système de réseau plutôt que d'une centralisation. L'idée revendiquée par le PYD et le Tev-Dem et confirmée par les camarades qui ont pu mener des observations directes est que c'est en pratiquant l'autonomie de façon collective que l'on apprend à se passer de la délégation de pouvoir et de la représentation. La société au Rojava semble donc à un point de politisation nettement plus avancé que les sociétés occidentales, française en tête.

En janvier 2014, les territoires sous contrôle du PYD ont été séparés en 3 cantons, à l'initiative semble-t-il du Tev-Dem : Cizîrê, Kobanê et Efrîn. Dans chaque canton, une "auto-administration démocratique" est élue par l'Assemblée des Peuples du Canton. Cette assemblée, d'une centaine de personnes, est composée des représentant·e·s de toutes les communes, comités et coopératives qui fonctionnent dans les contons. L'auto-administration démocratique est élue en son sein comme un comité éxécutif. Pour le canton de Cizîrê (Qamislo), 22 hommes et femmes ont été élues avec chacun·e deux adjoints. Dans la réalité actuelle, il semble malgré tout que cet auto-administration démocratique bénéficie d'une large marge de manoeuvre politique et soit à l'initiative sur le plan législatif. Ainsi, des lois sur le transport, les violences masculines, les partis ont été rédigées par l'auto-administration. La constitution des cantons (le fameux Contrat Social des Cantons du Rojava) a également été rédigée par ce comité exécutif, de même qu'un programme pour le Tev-Dem.

La première page du Contrat social stipule que « les territoires de démocratie autogestionnaire n’admettent pas les concepts d’État-nation, d’armée nationale ou de religion d’État, de gestion centralisée et de pouvoir central, mais sont ouvertes à des formes compatibles avec les traditions démocratiques pluralistes, ouvertes à tous les groupes sociaux et toutes les identités culturelles, à la démocratie athénienne, et à l’expression des nationalités à travers leurs organisations. ». Ce contrat social assure également l'égalité entre les communautés nationales présentes sur le territoire. Si la majorité de la population est kurde, en effet, des minorités existent telles que les Arabes, les Turkmènes, les Assyrien·ne·s, les Arménien·ne·s, les chrétien·ne·s, etc. Trois langues sont langues officielles dans le canton de Cizîrê: le kurde, l'arabe et le syriaque et les co-président·e·s d'assemblée sont toujours issu·e·s des minorités nationales. En outre, le Contrat Social garantit, en droit au moins, la séparation de l'Église et de l'État, l'égalité hommes-femmes (avec notamment le droit à la protection, l'interdiction des mariages forcés, de la polygamie et de l'excision, l'interdiction du mariage avant 18 ans), le droit d'asile, la vie décente en détention...

De par ces éléments, on observe tout de même que l'auto-administration démocratique est dotée d'un certain pouvoir politique et on est en droit de se demander si sa place ne grossit pas trop et s'il ne s'agit pas en réalité d'une resucée à la sauce participative d'un gouvernement. C'est difficile à déterminer de notre position et dans les conditions de guerre et de privation actuelles sur place mais c'est un risque indéniable. Cela étant, l'expérience des communes et des comités semble très forte et réellement efficace au quotidien. Espérons qu'elle suffira à empêcher l'accaparement du pouvoir politique par une minorité qui, même élue, n'en profitera pas moins pour freiner voire arrêter l'élan révolutionnaire des peuples et leur émancipation.


La place des femmes dans ce nouveau système politique, conçu notamment à partir du travail de théorisation d'Abdullah Öcalan, fait l'objet d'une attention toute particulière. Si le confédéralisme démocratique est une proposition qui cherche à apporter des solutions d'organisation politique de respect mutuel et d'autonomie à une situation régionale de mosaïques de peuples divers, il est aussi un projet féministe. La lutte des femmes au Kurdistan a démarré dès la fin des années 80, le début des années 90, au sein comme à l'extérieur du PKK. Un travail de fond et de longue haleine est menée par les militantEs pour que les femmes se retrouvent entre elles pour discuter, s'organiser et s'émanciper. Au Rojava, cela s'est traduit par l'instauration systématique, semble-t-il de groupes autonomes de femmes qui travaillent à résoudre et à combattre les violences sexuelles et conjugales. Les femmes y font l'apprentissage de l'auto-organisation et de l'action collective et il semble que cela ait une véritable force sociale et que cela renverse le rapport de force, y compris dans les relations intimes des couples. Sur le plan politique, les représentant·e·s élu·e·s sont nécessairement au nombre de deux, un homme et une femme, et au moins 40 % de femmes doivent siéger dans les institutions ou les assemblées.

 

Les multiples menaces qui pèsent sur le Rojava

C'est cette expérience qui est aujourd'hui menacée. Et pas seulement pas l'État Islamique (EI ou Daech, acronyme en arabe). Les impérialistes de la région (Turquie, Arabie Saoudite, Qatar, Iran...) ne veulent pas voir plus longtemps des expérimentations révolutionnaires se faire sur leur terrain de jeu. Cela risquerait de relancer des dynamiques de contestation dans leur pays (l'AKP, en particulier, craint beaucoup la jonction qui se profile entre certaines parties de la gauche turque et les mouvements civils liés au PKK, que ce soit sur la place Taksim ou autour du HDP5). Les puissances impérialistes globales (notamment les États-Unis, l'Angleterre, l'Allemagne et la France et plus largement l'Union Européenne) sont souvent plus pragmatiques et n'hésitent pas à soutenir leurs ennemis idéologiques si cela est bon pour l'équilibre mondial (sous-entendu ici, le commerce mondial et notamment leurs industries d'armement). Pour autant, les projets politiques de la résistance kurde ne sont pas vus d'un bon oeil pour ces puissances et elles n'hésiteront pas à les anéantir dès qu'elles en auront l'occasion et que la menace de Daech sera éloignée. N'oublions pas que le monde est comme un jeu d'échec pour eux : ils n'hésiteront pas à sacrifier une tour s'ils savent (ou pensent savoir) qu'ils gagneront la partie dans 3, 5 ou 10 tours. Par exemple, leur soutien à l'ASL contre Assad, en Syrie, se fait probablement en l'échange de contrats juteux à la reconstruction du pays (implantation des grandes enseignes occidentales, exploitation des gisements pétroliers etc). En attendant, leurs principaux et plus sûrs alliés restent toujours la Turquie et le Gouvernement du Kurdistan Irakien dirigé par Barzani (KRG, voir encadré n°1). La résistance kurde au Rojava et en Turquie est donc prise en étau, tant géographique que stratégique, entre les fascistes religieux de l'État Islamique d'un côté et ses ennemis historiques (Turquie et gouvernement réactionnaire kurde irakien) soutenus par les grandes puissances impérialistes de l'autre.

Lorsque l'État Islamique a lancé son attaque contre la ville de Kobanê à la mi-septembre, ces fascistes religieux ne s'attendaient pas à la résistance acharnée des révolutionnaires kurdes. Mais c'est à la fois une question de principe (infliger la première défaite militaire au bulldozer de Daech), une question stratégique (si Kobanê tombe, l'EI contrôle une très large partie de la frontière turco-syrienne et peut facilement anéantir les autres cantons du Rojava, celui d'Efrin et celui de Cezire) et une question symbolique (Kobanê est l'un si ce n'est le bastion du processus révolutionnaire et de l'autonomie du Rojava, si elle tombe, c'est un vrai coup dur pour les révolutionnaires kurdes) que de tenir. Et cela fait déjà deux mois et demi à l'heure du bouclage que la ville résiste aux assauts, au prix de nombreux dégats matériels et de trop nombreuses vies humaines. Cet acharnement a forcé l'admiration du monde entier et surtout forcé les puissances impérialistes à agir : les bombardements sont menés de concert avec le commandement des YPG/YPJ et des combattants kurdes irakiens (et syriens de l'ASL) sont venus combattre à leur côté.

Cela étant, il ne faut pas oublier que ces interventions ne sont ni humanitaires ni philanthropiques ou naïves. Si ces puissances interviennent, c'est qu'elles y ont un intérêt. L'arrivée de combattants de l'ASL et des peshmergas kurdes d'Irak est une forme d'ingérence politique : ces deux factions de la guerre civile régionale en cours et les puissances impérialistes qui sont derrière elles (notamment européennes, américaine et turque) y voient aussi un moyen de reprendre le contrôle de ces territoires séparatistes et d'y imposer leur projet politique, opposé à celui développé par le PYD et le mouvement populaire au Rojava. La Turquie, bien évidemment, y est carrément hostile. Elle met en avant, sous prétexte de défendre son territoire contre l'EI, la "solution de la zone-tampon". Qu'en est-il ? En réalité, il 'agit d'une proposition d'occupation de la région nord de la Syrie en guerre, avec un dispositif militaire très lourd. Cela revient à coloniser les territoires autonomes du Rojava et évidemment à détruire le projet politique qui s'y construit et la sympathie populaire qu'y ont acquis et gagnent encore les révolutionnaires kurdes actuellement. Et un seul pays appuie cette proposition politico-militaire : notre douce France !





Une forte mobilisation internationale

Dans le même temps, l'arrivée au premier plan de la situation du Rojava a mené à un renforcement de la mobilisation internationale et, au premier plan, de la diaspora kurde qui a su une nouvelle fois démontré sa capacité d'organisation et sa solidarité à travers le monde. Rappelons que le PKK est une très large structure, notamment doté de plusieurs chaines de télévision et de multiples organisations qui lui sont liées, civiles ou militaires, mixtes, de jeunes, de femmes et ce dans de nombreux pays, en particulier en Europe mais pas seulement. Des manifestations de solidarité pour Kobanê ont notamment eu lieu en Amérique Latine ou encore au Pakistan et en Afghanistan, en coopération avec les mouvements sociaux sur place. L'enjeu est à la fois de montrer que la résistance de Kobanê n'est pas seule, qu'elle est désormais un enjeu international mais aussi de faire pression sur les gouvernements occidentaux qui ont beaucoup de cartes en main pour s'assurer qu'ils ne profiteront pas de notre innattention pour écraser un peuple et une révolution dans le silence et le sang, chose qu'ils font malheureusement trop souvent. En plus des manifestations partout dans le monde, de nombreuses personnes ont accourru au Kurdistan pour prêter main forte à leurs frères et soeurs de sang et/ou de coeur. Ce sont très largement des jeunes kurdes mais aussi quelques internationales et internationaux qui ont apporté leur fraîcheur et leur savoir (médical, linguistique, militaire et autre) pour prêter main forte au processus révolutionnaire et à la résistance kurde.



La Turquie : les coulisses de la guerre

En Turquie, cette mobilisation s'est traduite par un appel aux kurdes du monde entier à venir soutenir la résistance du Rojava. Des mobilisations pour protester contre les stratégies diplomatiques, médiatiques et militaires anti-kurdes de l'État turc ont eu lieu dans toutes les villes de Turquie et, bien sûr, particulièrement là où le prolétariat kurde est nombreux. Pendant quatre jours, des affrontements entre l'armée, la police, les fascistes turcs (religieux et laïcs unis dans leur fanatisme) d'un côté et les militant·e·s des gauches kurdes et pro-kurdes (dont les anarchistes) de l'autre ont fait une cinquantaine de mort·e·s et des centaines d'autres ont été arrêté·e·s. À cette occasion, une légitime colère contre les politiques racistes et fascisantes menées par Erdoğan et sa clique s'est manifestée de multiples manières, par des manifestations offensives et déterminées, des attaques contre les forces de l'Etat, des drapeaux turcs brûlés en place publique, etc. Quelques jours après, des attaques contre des policiers ou des cibles militaires turques ont été menées, souvent de façon autonome, parfois même contre l'avis de la direction du PKK. Le processus de paix proposé unilatéralement par le PKK était de toute façon largement fragilisé par l'attitude belliqueuse de l'État turc à l'égard de la population kurde et Öcalan avait lancé un ultimatum de rupture pour la mi-novembre si l'AKP ne se décidait pas enfin à ouvrir un couloir humanitaire et stratégique pour faciliter les échanges avec la résistance kurde à Kobanê.

C'est l'une des conséquences indirectes les plus importantes du conflit multi-factionnel en cours sur le territoire syrien (et irakien désormais) : les relations entre le mouvement révolutionnaire kurde et l'État turc se sont à nouveau tendues, au point qu'un camarade kurde du KAF n'hésite pas à écrire que "la révolution se propagera tôt ou tard au Kurdistan turc"6. Si nous ne sommes pas en mesure de l'annoncer aussi clairement, il ne fait aucun doute au vu des informations en notre possession que plus personne ne se fait d'illusions en Turquie sur l'évolution de ce cessez-le-feu et sur les potentialités de pacification et de résolution du conflit qu'il portait. L'État turc s'obstine à considérer le PKK et ses allié·e·s comme de vulgaires terroristes. Sous prétexte de non-intervention, il bloque les échanges frontaliers au niveau de Kobanê (l'arrivée d'armes et de combattant·e·s à Kobanê, l'arrivée de civil·e·s et/ou de blessé·e·s en territoire turc) et assèche la résistance. Il apporte ainsi une aide objective (si ce n'est volontariste) à l'État Islamique qui parvient sans problème à faire passer son matériel et ses volontaires à travers la frontière, qui peut envoyer des personnes discuter avec les soldats turcs sans risque de représailles et qui profitent largement. Les Kurdes et leurs allié·e·s se sont donc organisé·e·s en conséquence le long de la frontière pour tout à la fois empêcher le ravitaillement de l'EI et permettre à celles et ceux qui le veulent de franchir la frontière dans un sens ou l'autre pour se reposer, rendre visite à leurs proches, faire passer du matériel médical, militaire, journalistique ou autre... Mais ce n'est pas sans conséquence : récemment, une jeune étudiante kurde a été abbattue de sang froid par l'armée turque alors qu'elle traversait la frontière vers Kobanê. Au-delà de cette mobilisation, à la fois réponse pratique de civil·e·s engagé·e·s dans un conflit armé et manifestation politique contre les complaisances de l'État turc envers les fascistes religieux, tout un système d'accueil auto-organisé se met en place au Kurdistan, notamment à Suruç et Diyarbakir pour les réfugié·e·s de Shangal7 et de Kobanê. Des écoles kurdes y sont ouvertes alors qu'elles sont interdites normalement, des permanences médicales y sont assurées et des repas y sont servis, sans aucun financement ou presque de l'État turc8. Autant que possible, les choses s'y organisent et s'y réalisent de façon démocratique. Il existe par exemple un système d'organisations par rangs (de tentes) dans les camps des réfugié·e·s de Kobanê et des formes autonomes d'organisations des femmes et les réfugiéEs sont convié·e·s à participer à la réalisation des tâches.



ENCADRÉ SOUSCRIPTION



Au-delà des cercles militants de la diaspora kurde, le processus révolutionnaire au Rojava et la résistance de Kobanê ont su s'attirer de nombreux soutiens. Sans pouvoir les citer tou·te·s, on peut par exemple évoquer l'Initiative Féministe pour Kobanê qui s'est montée à Paris et réunit des femmes et des lesbiennes de divers horizons et diverses origines, dont des Kurdes. Une délégation de cette assemblée, composée à moitié de Turques et de Kurdes de différentes régions du Kurdistan et à moitié de Françaises, s'est rendue à la frontière (côté turque) début novembre.

Une autre initiative qui nous intéresse est celle impulsée par des militant·e·s de diverses organisations anarchistes (dont la CGA, entre autres) qui ont fondé à Paris un collectif "Anarchistes solidaires du Rojava" qui réunit des militant·e·s libertaires, organisé·e·s ou non, autour du soutien au processus révolutionnaire et à la résistance de Kobanê, pour diffuser des informations, des analyses et les idées portées là-bas. A ce titre, le collectif est en train d'organiser, en lien avec d'autres initiatives dans d'autres villes de France et de Catalogne, une tournée d'information à laquelle devrait participer un ou une camarade de l'Action Anarchiste Révolutionnaire (DAF), organisation anarchiste en Turquie très impliquée dans le soutien à Kobanê, à Istanbul et sur place.

L'autre enjeu est aussi de récolter ce qui, c'est le cas de le dire, fait "le nerf de la guerre" : de l'argent ! Parce que "Les réfugié·e·s ont besoin d’aide ; les miliciennes et les miliciens ont besoin d’armes ; les familles des victimes ont besoin de secours. Comme d’autres, le mouvement libertaire lance une campagne de soutien financier. Au 26 novembre 2014, soit en un mois de campagne, plus de 7.000 euros ont déjà été récoltés. L’argent que vous enverrez transitera par des circuits sûrs, par l’intermédiaire des anarchistes de Turquie (DAF), en qui le PYD et les organisations kurdes ont toute confiance. Il finira par alimenter l’action des YPG-YPJ, des maisons du peuple et des communes du Rojava." Plusieurs options possibles pour participer à cette souscription :

  • par virement :
    A : Société d’entraide libertaire
    IBAN : FR76 1027 8085 9000 0205 7210 175
    BIC : CMCIFR2A



Propositions pour une position anarchiste sur le conflit

En tant qu'anarchistes, il est évident que ce processus révolutionnaire ne nous laisse pas indifférent·e·s et c'est bien pour cela que nous développons notre solidarité et que nous mutualisons nos moyens. Parce qu'ensemble, on est plus fort·e·s ! En outre, ce qui se passe au Rojava actuellement est sans aucun doute l'expérience sociale et politique la plus intéressante dans la région depuis très longtemps, du moins à une telle échelle et dans un tel contexte. Vu les différentes factions qui combattent dans la région, il est évident que les révolutionnaires kurdes sont celles et ceux qui portent le projet politique le plus proche du nôtre, notamment en termes de lutte contre le patriarcat, d'écologie, d'auto-organisation, d'autonomie et de respect mutuel entre communautés. Même, il est évident que nous apprenons énormément à leur contact et que ce soutien que nous portons n'est pas celui d'occidentales et d'occidentaux paternalistes fièr·e·s de leur progéniture. Au contraire, nous nous nourissons de l'expérience politique acquise pour la résistance kurde durant des décennies de lutte et durant le processus révolutionnaire en cours depuis plus de deux ans.

Cela étant, les anarchistes n'ont jamais été très bon·ne·s élèves, du genre à rester au premier plan et à apprendre par coeur leurs leçons. Si nous sommes ravi·e·s de recevoir de nos frères et soeurs révolutionnaires au Kurdistan, nous ne nous en contentons pas et tentons de développer notre propre vision de la situation, à partir des éléments que nous récoltons et de notre connaissance plus ou moins étendue de la situation.

Les évolutions récentes du PKK (voir encadré n°1) sont indéniablement un élément important dans l'intérêt que nous portons au processus révolutionnaire en cours au Rojava. Nos sources d'informations semblent s'accorder pour dire qu'actuellement, le PKK et ses organisations soeurs évoluent plus ou moins lentement vers des idées libertaires. Nous savons pour autant que ce ne sont pas des organisations anarchistes et qu'elles restent largement marquées par une longue histoire autoritaire. Disons que la faction au pouvoir au sein du PKK actuellement semble intéressée par les propositions et les pratiques libertaires. Cela ne veut pas dire que ni tou·te·s les militant·e·s le sont, ni toute la population au Kurdistan ne l'est. Il ne faut pas se laisser enfermer dans un tel romantisme qui risquerait d'affaiblir la pertinence de nos analyses. Mais nous constatons tout à la fois que beaucoup d'idées que nous défendons sont proches voire reprises par certain·e·s de nos camarades kurdes, ici et là-bas, ce qui ne peut que nous réjouir, mais aussi que nos camarades anarchistes de la région qui connaissent nettement mieux la situation, qu'ils/elles soient Kurdes, turc·que·s, syrien·ne·s, iranien·ne·s sont pour beaucoup très enthousiastes au sujet de cette expérience, ce qui nous conforte dans nos analyses.

Des questions importantes restent malgré tout en suspens. Tout d'abord, celle des liens entre le PYD, dont le fonctionnement est hiérarchique, et le mouvement populaire au Rojava (Tev-Dem). Ces deux entités sont-elles réellement indépendantes ? Nous savons que c'est le PYD qui a impulsé cette dynamique d'auto-organisation populaire mais n'y a-t-il dès lors pas un risque qu'il confisque la révolution à son propre intérêt, au moment où il le jugera utile ? Ensuite, le lien et les différences entre le PKK, le PYD et Öcalan restent assez obscurs à notre avis. L'histoire politique du mouvement kurde est fondée autour d'un culte du personnage d'Öcalan et de ses idées qui peut parfois nous surprendre et nous interloquer. Il semble qu'actuellement certaines factions au sein du PKK et autour s'en détachent, pour le meilleur comme pour le pire, mais son empreinte reste extrêmement forte. En tant qu'anarchistes, la présence d'un leader nous questionne et nous fait craindre des renversements, notamment idéologiques, même si nous pensons qu'en s'éduquant à la liberté et à l'autonomie, les révolutionnaires kurdes on parcouru un long chemin et qu'il sera difficile à quiconque le souhaiterait de tenter de leur faire faire demi-tour.

C'est davantage dans la diaspora et les stratégies de communication employées en Europe par le PKK que certaines options peuvent sembler problématiques, à notre sens. En effet, au vu de l'urgence de la situation à Kobanê et de la pression mise par l'État Islamique, le discours porté par une partie de la diaspora kurde vers les populations et les gouvernements européens s'est concentré sur une dénonciation de Daech (l'État Islamique) et de sa "barbarie". Si nous pouvons comprendre dans un tel contexte ce choix de communication, nous pensons qu'il est dommageable, voire même contre-productif, au moins dans la société française. En effet, en mettant en avant une critique non-politique du fascisme religieux de Daech, le discours du PKK perd en fond politique. Certes, il acquiert ainsi une plus grande audience et les faveurs des gouvernements impérialistes mais si nous combattons le fascisme, ce n'est pas parce qu'il est "barbare" ou "moyen-âgeux", c'est parce que son projet politique est l'exact inverse du nôtre : autoritaire, raciste, patriarcal... Nous pensons à l'inverse qu'il est souhaitable de propager largement le projet politique porté par les peuples qui vivent et luttent au Rojava et de mettre l'accent là-dessus plutôt que d'adopter des postures humanitaires, caritatives et catastrophistes. Cette critique que nous portons auprès des camarades kurdes avec qui nous travaillons est d'autant plus pressante qu'en estompant l'aspect révolutionnaire du projet porté au Rojava et en se concentrant sur les "barbares" de l'EI et les dangers qu'ils constitueraient pour l'Europe (discours qui est plusieurs fois revenu, à Paris et en Allemagne notamment), nous risquons de renforcer la paranoïa médiatique et politique autour du djihadisme en France. Cet emballement autour des quelques dizaines ou même centaines de personnes qui partent combattre ou soutenir l'EI fait partie d'un tournant dangereusement islamophobe de la société française (on demande par exemple aux musulman·e·s de condamner publiquement les extrémistes, alors que personne n'a jamais fait pression sur les cathos pour qu'ils/elles condamnent les fous de Dieu que nous connaissons trop bien chez nous ou encore sur les protestant·e·s pour qu'ils/elles condamnent les exactions commises au nom de la religion en Irlande du Nord). Y contribuer, consciemment ou non, c'est graisser la patte du fascisme new age et servir la soupe aux pires réactionnaires des politiciens, qui ont déjà bien trop le vent en poupe à notre goût. Les fachos s'y sont d'ailleurs très vite engouffrés, en prétendant soutenir les minorités (chrétiennes) en Irak et en Syrie et vouloir faire un front commun anti-Daech...

Sans "rouge-et-noircir" le tableau (le faire aller dans notre sens, même contre les faits), il convient donc de rester très attentives et attentifs à la situation sur place et de soutenir autant que faire se peut les aspirations démocratiques, féministes, écologistes, autonomes et même libertaires qui s'y font jour. Sans nous faire d'illusions et nous bercer de douces chansons et de romantisme révolutionnaire, il convient pour nous d'identifier les tendances les plus libertaires qui existent au sein et autour du PKK pour mieux les soutenir. C'est en sens que nous préférons parler de processus révolutionnaire : la révolution sociale ne se décrette pas du jour au lendemain, elle se construit à partir des réalités sociales et des rapports de force en cours. Des tendances différentes, voire contradictoires, existent au sein même de ce processus et il est de notre devoir, en tant que révolutionnaires, d'apporter notre aide et notre soutien aux tendances les plus émancipatrices et rupturistes que combattent sur place. Plus spécifiquement pour nous, militantEs dans un pays riche et impérialiste, il est de notre devoir de combattre les puissances impérialistes, dont la France en premier lieu, de saboter leurs intérêts et leurs plans pour la région, de récolter de l'argent (chose plus aisée que dans les pays du Sud) pour les besoins sur place et de se battre pour la reconnaissance internationale du PKK et de ses alliés comme des interlocuteurs et interlocutrices de premier ordre (et donc la désincription de ce parti de la liste des organisations terroristes).

Enfin, appuyer le combat des révolutionnaires qui se battent sur place, c'est avant tout construire au quotidien les fondements d'une rupture révolutionnaire ici en France et d'une société solidaire, égalitaire et libertaire. Comme elles et eux, nous n'avons que peu à perdre et beaucoup à y gagner !





ENCADRE POST-SCRIPTUM

Pour plus d'infos, de nombreux textes existent sur le Net.

On peut notamment citer le blog du collectif "Anarchistes Solidaires du Rojava" : rojavasolidarite.noblogs.org

On trouve également des textes d'analyses intéressants sur le site de l'OCL : oclibertaire.free.fr. Les articles d'Alternative Libertaire sont aussi à lire, de même que "Révolution au Rojava" (disponible sur Rebellyon.info) et le communiqué fédéral de la CGA.

Et pour celleux qui aiment lire dans d'autres langues... le monde s'offre à vous ! Mais commencez donc par regardez par ici :

tahriricn.wordpress.com (site sur l'anarchisme au Moyen-Orient et en Europe, anglais et arabe)

anarkismo.net (site du réseau anarchiste communiste Anarkismo, multilingue)

anarchistan.tk (site du KAF, multilingue)

rojavareport.wordpress.com (site proche du PKK, en anglais)

1. Certes, toutes les frontières posent problème ! Mais ces temps-ci, les conflits frontaliers sont plus intenses au Moyen-Orient qu'en Europe ou en Amérique du Nord...

2. Cet Etat n'était en réalité qu'une petite compensation, très loin des frontières historiques revendiquées par le mouvement kurde.

3. http://anarkismo.net/article/27520

4. http://www.france24.com/fr/20140904-le-debat-reportage-exclusif-combat-k...

5. Note de compréhension : AKP = Parti pour la Justice et le Développement, de tendance islamo-conservateur et libéral sur le plan économique, au pouvoir en Turquie depuis 2002 ; HDP = Parti de la Démocratie des Peuples, réunion du Parti pour la Paix et la Démocratie (BDP), parti légal lié au PKK et de plusieurs mouvements de la gauche turque. Le HDP est un parti jeune, très progressiste dans ces aspirations (féminisme, écologie, droits des minorités) et qui a rapidement acquis une force relativement importante sur la scène politique turque.

6. http://anarkismo.net/article/27623

7. Shangal est la province où vivent les yézidi·e·s en Irak. L'attaque de l'EI contre Sinjar et le Mont Sinjar pendant l'été a surpris et ému le monde entier. S'ils/elles ont souvent été décrit·e·Es en France comme chrétien·ne·s, les yézidi·e·s ont en réalité une religion monothéiste à part, parfois assimilée à une forme hétérodoxe d'Islam mais plus vraisemblablement issue de croyances kurdes et/ou de l'Iran antique, s'apparentant plus ou moins au zoroastrisme. Ils/Elles sont kurdes d'après la mythologie transmise et traditionnellement acceptée par le PKK et ses organisations civiles mais cela ne semble pas faire l'unanimité, que ce soit chez les yézidi·e·s elleux-mêmes ou chez les kurdes non-yézidi·e·s. Le KRG et ses peshmergas les a d'ailleurs lâchement abandonné·e·s lors de l'offensive de l'EI et ce sont les milicien·ne·s des YPG/YPJ qui sont intervenu·e·s et ont dégagé et protégé un corridor humanitaire vers le canton de Qamishlo (Syrie) sous leur contrôle.

8. D'autres camps, construits par AFAD (l'organisme de l'État turc), existent. Ils sont cependant nettement moins nombreux, nettement plus restrictifs (n'accueillent que certain·e·s réfugié·e·s avec des papiers en règle) et presque militaires dans la discipline imposée aux réfugié·e·s. Les étranger·e·s et les ONG n'y sont pas admis·e·s.